Sapa ou Sapaland ?

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Sapa ou Sapaland ?

« It was completely fake. »

La réceptionniste de notre très joli hôtel lève les yeux vers Matthieu, visiblement surprise. Elle venait simplement de nous demander ce qu’on avait fait la veille.

« Cat Cat Village », lui répond Matthieu. Avant d’ajouter, avec le naturel le plus absolu : « It was completely fake. »

Sébastien le regarde.

« Mais tu peux pas dire ça comme ça aux gens ! »

Troisième jour à Sapa. Voilà donc où on en était arrivés. Et le pire, c’est que Cat Cat n’était même pas le premier endroit à nous avoir donné cette impression.

Tout avait commencé trois jours plus tôt, à 18 heures, dans un sleeper bus quittant Ha Giang. Chacun s’installe dans une petite couchette individuelle, sorte de train de nuit miniature monté sur roues. Six heures de virages, quelques films téléchargés et un peu de sommeil plus tard, on arrive à Sapa peu avant minuit. Il pleut. Dans le noir, impossible de distinguer la moindre montagne. Pas vraiment idéal quand on vient précisément pour elles.

Le lendemain matin, on commence par la plus haute : le Fansipan, 3 147 mètres, toit du Vietnam et de l’Indochine. On s’attend à une expérience de montagne. On découvre quelque chose d’assez différent. Depuis Sapa, un premier funiculaire nous conduit vers la station du téléphérique, qui nous propulse ensuite au-dessus de la vallée. Là-haut, escaliers monumentaux, temples d’apparence ancienne mais relativement récents, statues, drapeaux vietnamiens et décors pour prendre la pose s’enchaînent. Tout semble pensé pour produire une photo. Et tout le monde en produit beaucoup. On observe les poses, on joue nous aussi avec les drapeaux et on finit par trouver la situation assez drôle. Seul détail : derrière les décors, on ne voit absolument rien. Le Fansipan a disparu dans un mur blanc.

On attend. Une heure. Puis presque une heure et demie. On finit par abandonner et commencer la descente lorsqu’un rayon de soleil apparaît. Demi-tour. On remonte. Arrivés en haut, on pourrait aussi bien être perdus dans les Highlands écossais : brouillard intégral. Puis, soudain, ça s’ouvre. Cinq minutes, peut-être. Les montagnes apparaissent derrière les temples, tout le monde dégaine son téléphone et on fait exactement pareil. On photographie tout ce qu’on peut avant que les nuages referment le paysage. Cinq minutes de vue pour une heure et demie d’attente. Étrangement, on repart ravis.

Notre hôtel, à une trentaine de minutes de Sapa, nous offre exactement l’inverse. Quelques chambres au milieu des rizières, une petite piscine et les montagnes devant nous. On comprend immédiatement qu’on va pouvoir ralentir un peu. Enfin, sauf pour une activité qui va rapidement devenir obsessionnelle : faire sécher nos habits. On n’a rien lavé depuis le Ha Giang Loop et l’humidité est telle que rien ne sèche. Notre chambre se transforme progressivement en installation artistique. T-shirts, chaussettes et slips occupent chaque crochet, meuble et espace disponible. On tente différentes techniques. Même le sèche-cheveux. Rien. Tout reste humide et commence à sentir franchement mauvais. La femme de ménage doit adorer entrer chez nous. Chaque matin, on fait nos trente minutes de corde à sauter face aux rizières. Chaque soir, on retrouve exactement les mêmes chaussettes mouillées.

Puis arrive Cat Cat. Entrée payante, boutiques, décors, fleurs artificielles et installations conçues pour être photographiées : notre impression de « Sapaland » revient immédiatement. Le village est très aménagé pour les visiteurs et beaucoup moins authentique qu’on l’imaginait. Ce qui ne signifie pas qu’il soit désagréable. Les cascades sont belles, la promenade est jolie et, finalement, autant assumer complètement le thème de la journée. On enchaîne donc avec le Rainbow Slide puis l’Alpine Coaster. Deux minutes de descente, puis encore deux. C’est court, absolument pas traditionnel et on s’amuse comme des gamins. Au moins, ici, personne ne prétend qu’on est venus chercher l’authenticité.

Le lendemain, on veut enfin découvrir les rizières à pied. Notre hôtel propose une journée avec guide pour 34 dollars par personne, repas et bouteille d’eau compris. On décide de garder nos 68 dollars et de partir seuls avec un itinéraire préparé par ChatGPT. Il fonctionne… plus ou moins. Heureusement, il existe une autre méthode : quand on hésite, on suit les groupes accompagnés de vrais guides. À chaque fois qu’on en croise un, on ne peut pas s’empêcher de regarder les autres voyageurs et de répéter notre petite phrase : « Oui, mais eux, ils ont quand même reçu une bouteille d’eau avec leur tour. » La blague nous accompagne rapidement toute la journée. On marche sous la pluie, on se trompe de chemin, on traverse des passages inondés pieds nus et la petite randonnée finit par approcher les vingt kilomètres. Des enfants nous tapent dans la main avant d’essayer de nous vendre des bracelets. Des dames âgées nous suivent quelques mètres avec un argument commercial redoutablement efficace : « Shopping? Shopping? » Et partout, au milieu des rizières, des visiteurs prennent la pose. Sapa n’a décidément jamais complètement rangé son appareil photo.

Puis, en milieu d’après-midi, le soleil arrive. Et là, tout change. Les rizières encore mouillées réfléchissent la lumière. Les terrasses dessinent des courbes sur les montagnes et les verts, jusque-là écrasés par le ciel gris, apparaissent les uns après les autres. On rentre à l’hôtel vers 18h30, après presque vingt kilomètres, les chaussures trempées et les jambes fatiguées. Le soleil descend sur la vallée. Nos vêtements dans la chambre sont probablement toujours humides. Mais pour une fois, on s’en fiche complètement.

Alors, Sapa ou Sapaland ? Un peu des deux. Fansipan nous a parfois donné l’impression d’une montagne transformée en décor. Cat Cat, celle d’un village transformé en attraction. Et pourtant, il suffit de marcher quelques kilomètres, de se perdre entre deux rizières ou d’attendre que la pluie s’arrête pour que tout cela disparaisse. Depuis le début de notre voyage en Asie, on a vu beaucoup de rizières. Celles de Sapa restent parmi les plus impressionnantes. Peut-être même parce qu’elles se sont autant fait désirer. On était arrivés en se demandant si les nuages allaient gâcher Sapa. Finalement, ils nous ont surtout appris à attendre qu’elle se dévoile.