« C’est moi, Lisa ! »
Grand sourire, voix très aiguë. Matthieu la regarde sans comprendre.
« Mais c’est moi, Lisa ! On a discuté ensemble ! »
On se regarde. Toujours rien.
« Mais oui ! Sur WhatsApp ! C’est avec moi que vous avez discuté pour la réservation. Lisa ! »
Et là, Matthieu comprend enfin la situation. Lisa, elle, ne se doute pas qu’avant d’arriver à Ha Giang, Matthieu a contacté une quantité improbable d’agences pour comparer les itinéraires, les prix et les formules. À force d’échanger avec autant de monde sur WhatsApp, il était incapable de dire avec qui il avait réellement discuté. Les messages, oui. Les prénoms, beaucoup moins. On a finalement choisi le Mr Hung Loop Tour parce que l’agence était très bien notée et surtout réputée pour ses petits groupes, généralement autour de sept à dix personnes, douze au maximum. Exactement ce qu’on cherchait. On n’avait simplement pas imaginé à quel point le nôtre allait être petit.
Il est un peu plus de 7 heures. On termine notre petit-déjeuner dans le homestay où l’on a dormi après notre arrivée tardive à Ha Giang. Le principe du Ha Giang Loop est assez simple : pendant plusieurs jours, on parcourt à moto les montagnes de l’extrême nord du Vietnam, tout près de la frontière chinoise. On peut conduire soi-même ou, comme nous, choisir la formule Easy Rider et passer quatre jours derrière un chauffeur expérimenté. Repas et hébergements sont prévus en chemin.
Avant de partir, Lisa nous tend deux t-shirts blancs de l’agence, avec une moto et un graphisme manifestement généré par IA. Heureusement qu’ils sont gratuits. On est toujours preneurs de t-shirts pour faire du sport en voyage, mais ceux-là, franchement, font tellement mal aux yeux qu’on hésite presque à les porter. Le marketeur en Sébastien souffre déjà suffisamment devant le visuel pour envisager très sérieusement de leur en refaire un gratuitement. Ils pourraient avoir des t-shirts tellement plus cool.
Puis on regarde la table. À côté de nos deux couverts, il n’y en a que deux autres. Deux voyageuses américaines. C’est tout.
On se regarde :
« Mais… on a pris un tour privé ? »
Non.
Et ce n’était surtout pas ce qu’on voulait. Après plus de 100 jours à voyager en couple, on vient évidemment pour les paysages, mais aussi pour rencontrer du monde. Histoire de parler parfois à quelqu’un d’autre qu’entre nous et de ne pas finir par s’entretuer avant la fin du voyage.
Casques attachés, protections aux genoux et aux coudes, sacs emballés dans du plastique, on monte chacun derrière notre chauffeur. L’un parle anglais et fait aussi office de guide. L’autre, celui de Sébastien, presque pas du tout. On réussit quand même à apprendre qu’il est papa et qu’il a un an de moins que Sébastien. À partir de là, ce sera « Papa ».
On quitte Ha Giang sous une pluie légère. Au début, c’est joli. Puis la route grimpe, les montagnes calcaires se resserrent et les virages commencent à s’empiler. Bac Sum, Quan Ba, Tham Ma : quelques heures plus tard, on comprend pourquoi on est venus.
Le premier soir ressemble exactement au Ha Giang Loop qu’on imaginait. Un joli homestay, un excellent repas, nos deux Américaines, les chauffeurs, notre guide et les premiers verres de happy water.
« Một, hai, ba, dô ! »
On trinque. Puis encore. Le karaoké démarre. Elles sont fans de Taylor Swift, nous ressortons nos classiques habituels et les verres s’enchaînent jusqu’à une heure qu’on a un peu oubliée.
Le lendemain matin, pourtant, nos deux compagnes de route poursuivent leur itinéraire de trois jours. Nous en faisons quatre. Un nouveau guide prend le relais et le contact est, au début, beaucoup moins chaleureux. Et nous voilà presque seuls.
La route continue vers Lo Lo Chai, tout près de la frontière chinoise, puis Lung Cu et sa tour dressée au-dessus des montagnes. La frontière, soyons francs, reste une frontière. La montée à Lung Cu est déjà beaucoup plus intéressante. Sous un ciel gris, on prend de la hauteur et les montagnes se prolongent jusqu’en Chine.
Puis on rejoint Dong Van. Notre hébergement est immense, capable d’accueillir une foule de voyageurs. On entre. Presque personne.
« Mais… on est sûrs qu’on n’a pas pris un tour privé ? »
Heureusement, au fil des kilomètres, notre guide se dévoile. Il s’appelle en réalité Tuan, même si tout le monde l’appelle Tony avec les voyageurs étrangers. Avant de parcourir Ha Giang à moto, il travaillait dans une usine où il réparait des écouteurs Apple défectueux avant qu’ils soient remis en lot. Après un an, il en a eu assez et a changé de vie.
Et le troisième jour, on découvre surtout à quel point il faut faire confiance à son chauffeur.
Les motos quittent la route principale pour s’engager sur un petit chemin complètement défoncé qui grimpe vers un café en hauteur. Quelques mètres avant la montée, Papa arrête sa moto. Avec son anglais très approximatif, il explique à Sébastien ce qui l’attend : pour la suite, il va falloir s’accrocher très fort à sa taille et rester complètement collé à lui.
Sébastien s’exécute.
La moto repart.
Quelques mètres plus loin, Papa s’arrête à nouveau, cette fois juste à côté de Matthieu et de Tuan. Matthieu tourne la tête et découvre Sébastien, les deux bras fermement refermés autour de la taille de son chauffeur.
« Je suis bien attaché à mon Papa ! »
Matthieu le regarde, légèrement surpris.
Tuan lui explique alors qu’il va devoir faire exactement la même chose.
Quelques secondes plus tard, les deux motos repartent, chacun solidement accroché à son chauffeur, pour attaquer ce petit chemin qui, vu d’en bas, ne ressemblait déjà plus vraiment à une route.
Ce troisième jour est aussi celui où les paysages prennent toute la place. Le trek d’environ une heure et demie prévu autour de Ma Pi Leng ne peut finalement pas se faire comme annoncé pour une question de logistique. On insiste et une alternative est trouvée. Notre guide, qui assume volontiers son côté « lazy », préfère rester près des motos.
On continue donc seuls.
Le drone décolle. En dessous, les montagnes karstiques forment une succession de pointes vertes et grises, les vallées plongent entre elles et les routes deviennent de minuscules lignes accrochées à leurs flancs.
On repart, on s’arrête, on ressort le drone, puis on repart encore jusqu’à Du Gia.
Le soir, notre dernier homestay est magnifique, posé au milieu des rizières. Et cette fois, miracle : un autre couple est là. Deux Hollandais très sympas avec qui le courant passe immédiatement.
Enfin !
Sauf que leur guide ne souhaite pas que nos deux groupes mangent ensemble. Pourquoi ? Aucune idée. Chacun dîne donc de son côté. Une fois leur guide parti, on finit quand même par se retrouver autour de quelques verres.
Le lendemain matin, la pluie est enfin au rendez-vous. Depuis le début du Loop, on transporte nos protections de pluie sans jamais avoir eu besoin de les sortir. Cette fois, impossible d’y échapper. Quelques minutes plus tard, nous voilà emballés de la tête aux pieds dans de grandes combinaisons imperméables qui nous donnent l’allure de sacs-poubelle sur pattes. En regardant les habitants circuler sur leurs scooters vêtus exactement de la même manière, on comprend rapidement que c’est un peu le rainy day outfit officiel du nord du Vietnam.
On reprend la route vers Ha Giang. Malgré l’eau, les petites routes et les virages, on ne se sent jamais en danger. Après quatre jours derrière eux, la confiance envers nos chauffeurs est totale. Les montagnes disparaissent parfois derrière les nuages, puis Ha Giang finit par réapparaître.
Quatre jours plus tôt, on voulait des paysages, des rencontres et une aventure en petit groupe. Les paysages, on les a eus. Les rencontres, beaucoup moins que prévu.
Alors, est-ce qu’on avait pris un tour privé ?
Non.
Mais ça y ressemblait parfois beaucoup.
On aurait aimé de grandes tablées et davantage de voyageurs. C’est probablement notre seule vraie déception.
Pourtant, au retour, ce n’est pas ce qu’on retient en premier.
On pense à Lisa et sa voix aiguë, au t-shirt que le marketeur en Sébastien rêve encore de redessiner, à une soirée karaoké beaucoup trop arrosée, à Tuan passé d’une usine d’écouteurs aux routes de montagne, et à Papa avec qui Sébastien n’a presque jamais pu parler mais à qui il a confié sa sécurité pendant quatre jours.
Et surtout, on pense à ces routes minuscules perdues entre des montagnes qui paraissent ne jamais finir.
Le Ha Giang Loop n’a pas été exactement l’aventure qu’on avait imaginée.
Les paysages, eux, ont largement dépassé ce qu’on était venus chercher.
